DAVID

D comme la douleur dans les yeux de ma mère au moment de la sélection. Après un voyage interminable , sans arrêts , tassés dans des wagons à bétail, l’odeur de sueur, de vomi et  de selles  qui entre dans les narines, qui étouffe et étourdit, le gosier sec à  cause de  la soif ardente - il y a trois jours que nous ne buvons pas - , les gémissements d’une mère qui voit son enfant  mourir asphyxié… nous sommes arrivés. La porte du wagon s’ouvre, il fait nuit, des hommes en uniforme nous ordonnent de sortir. Les hommes à droite, les femmes , les vieux et les enfants à gauche. Je suis avec mon père- j’ai treize ans mais je parais plus que mon âge - ma mère est poussée avec les autres femmes. Elle crie :” Mon mari, mon fils…” et court vers nous, aveuglée par le désespoir … D comme la douleur dans les yeux de ma mère et comme la décharge du fusil qui les a fermés.

 

A comme l’abîme qui nous a avalés et jamais plus rendus à la vie. Enfin, ils nous ont révélé notre destination :“Auschwitz”, un nom qui ne signifie encore rien pour nous. Il est presque réconfortant de pouvoir dissiper en partie l’incertitude qui enveloppe notre destin. Même la certitude de devoir mourir vaudrait mieux que cette angoisse sans fin. Ils nous ont  déshabillés et rasés, ils nous ont donné des treillis trop larges, à rayures, qui nous font paraître gauches et maladroits: les clowns de la mort ! Sur la poitrine l’étoile jaune, symbole de honte mais aussi d’appartenance à un groupe, en même temps notre condamnation et notre salut.

 

V comme les victimes de la faim, du froid, du travail épuisant, des épidémies et de la violence de  nos bourreaux. La queue pour recevoir la nourriture toujours insuffisante, le gel qui pénètre jusqu’aux os et qui rend nos corps insensibles, les heures passées à transporter des charges trop lourdes, la ténacité résignée qui nous pousse à continuer -je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir, je ne veux pas- mon père dévoré par le typhus, la puanteur de cadavre qui émane de son corps squelettique, le regard égaré dans le vide. Il me serre fort la main…-.mourir !

 

I comme l’ identité que j’ai perdue. Je ne suis plus un homme, je suis une bête qui lutte pour survivre, je suis le fantôme du passé qui continue son existence larvaire sur la terre, je suis le numéro tatoué sur mon bras -125378-, je suis la fumée qui s’ élève des fours crématoires et qui répand les chères cendres au vent.

 

D comme une date, 27 janvier 1945, le jour de la libération. Mais qui tombe dans l’abîme ne peut plus revenir en arrière. Je suis comme un mort parmi les vivants et je m’efforce de récupérer les lambeaux de ma dignité et d’oublier ce qui a été. Mon existence est un présent éternel, puisque  le passé est trop douloureux et le futur impossible à imaginer. Paradoxalement,  j’ai dû tuer mon âme pour survivre.

D comme la découverte de ne plus savoir prononcer mon prénom sinon comme celui d’un étranger:

 

DAVID

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