L’aube d’un nouveau jour

 

 

  Une vaste étendue d’herbe verte, puis une étroite bande de sable gris et enfin la mer noire qui, à cause de la brume à l’horizon, se confondait à l’aube avec un ciel aussi gris que le sable. Un petit point rouge, le soleil, se distinguait dans le gris. Une légère brise froide secouait la rigide austérité du paysage. Le temps était toujours comme ça et Alexis P. était parvenu à la conclusion que les jours, les saisons, les années n’étaient que des excuses inventées par les hommes au cours des siècles pour justifier le blanchissement de leur barbe.

   Alexis était le seul élément qui , avec sa petite maison presque au bord de la mer, donnait une allure terrestre à ce paysage hors du temps et de l’espace. Alexis était un jeune homme mais il n’avait pas passé sa vie entière là. Son enfance et son adolescence, il les avait passées avec ses parents, comme tout le monde, dans une grande ville…jusqu’à ses 17 ans quand, après une violente dispute avec son père, il avait décidé de s’en aller pour rejoindre son oncle qui avait cette petite maison sur la côte, loin des chaotiques centres urbains…Il l’avait vue, une fois, cette maison-là, quand il était petit. Son oncle l’adopta comme s’il avait été son enfant…l’enfant qu’il n’avait jamais eu. Alexis passa les meilleures journées de sa vie avec lui.

 

   A’ la mort de son oncle, Alexis hérita tout ce qu’il possédait ; à vrai dire, ce n’était pas grand-chose…la maison, une petite barque à moteur et une vieille Volkswagen blanche.

   Sa vie avait changé : tandis que quand son oncle était encore en vie il avait beaucoup de temps libre, maintenant il devait aller chaque jour en ville avec sa Volkswagen ; il y faisait des petits travaux et les courses au supermarché. Il n’aimait pas travailler…mais il fallait avoir de quoi vivre ! La nuit, il écrivait ou il lisait : il aimait la littérature et la philosophie mais il détestait les préoccupations matérielles.

   C’était pour ce motif qu’il avait été toujours en conflit avec ses parents : ils lui reprochaient de ne pas s’occuper des affaires concrètes et de tirer des plans sur la comète quand il disait vouloir devenir écrivain. Son père, en particulier, était un homme très pragmatique : il aurait mieux aimé que son fils devienne maçon plutôt qu’écrivain.

 

   Alexis ne menait pas de vie sociale ; il n’avait pas d’amis sauf la caissière du supermarché, Céline G. Alexis avait fréquenté l’école maternelle avec elle, puis il ne l’avait plus vue jusqu’à ce que, un jour bâtard de pluie, en attendant une amélioration du temps dans le supermarché, il lui avait  adressé la parole, tout à fait par hasard.

   En parlant de tout et de rien, Alexis avait aperçu la fiche rouge avec son nom et prénom qu’elle portait au cou et il l’avait reconnue.

 

   Céline était vraiment belle et Alexis croyait éprouver quelque chose de spécial pour elle, quelque chose que quelqu’un appelle “amour”…

   Elle était la seule qui ait réussi à pénétrer son écorce de solitude ; elle était aussi la seule à avoir son numéro de téléphone. Parfois elle l’appelait et ils parlaient  des heures sans réellement  rien dire d’important.

   Un jour, Céline téléphona à Alexis mais il n’était pas là ; elle lui laissa un message sur le répondeur…

   Plus tard, l’après-midi, Alexis écouta le message : Céline lui communiquait qu’elle allait se marier le samedi suivant, à 15h30 à l’église de St-Joseph. L’heureux élu était Charles J., un jeune homme qui avait commencé sa carrière comme maçon et  qui s’était enrichi en dirigeant une entreprise de bâtiment…la carrière qu’Alexis aurait pu suivre s’il avait écouté les conseils de son père. Céline ne lui avait jamais parlé de son fiancé, peut-être qu’elle ne voulait pas blesser ses sentiments, peut-être même qu’elle n’aimait que l’argent de Charles…

 

   À cette nouvelle-là, tous les rêves d’Alexis s’écroulèrent. Il n’avait plus envie de manger ce soir-là…il prit sa voiture et alla en ville. Il entra dans la première taverne qu’il trouva ; il y acheta trois bouteilles de vin à bon marché (et d’exécrable qualité). Il rentra chez lui vers minuit et  but toute la nuit…

   Vers l’aube, comme pris par le délire, il saisit dans sa bibliothèque tous les livres qu’il pouvait transporter et il les porta au bord de la mer, sur le sable gris et humide. Il  avait commencé à les détester, les livres : ces livres qui l’avaient tenu si loin de sa propre vie ! Petit à petit, une montagne de livres se dessinait sur l’étroit littoral. Enfin, le dernier cahier jeté, il chercha dans la poche droite de son pantalon et en sortit une boîte d’allumettes. Il en prit une, l’alluma et la laissa tomber sur la montagne de livres.

   Il resta immobile ; un sourire amer se peignait sur son visage tandis que toute sa vie s’en allait en brûlant dans des flammes aussi rouges que le soleil qui apparaissait sur la ligne de l’horizon à l’aube.

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