La voix de fée souffle dans le désert

 

Maintenant autour de lui il n’ y avait rien.

Il était  fils d’un professeur de littérature  très estimé et d’ un officier de marine que cependant il n’avait jamais connu parce que disparu en mer.

Sa mère n’avait pas été un professeur ordinaire de littérature, un peu rétrograde qui visait à la sauvegarde du patrimoine culturel traditionnel et qui obsédait ses étudiants avec ” Ma partie d’horizon” de Hasan Husni Abd al-Wahab. 

Elle avait enseigné à Sfax mais après la disparition de son mari elle avait dû se plier à la volonté du beau-père et elle avait démissionné. 

Dès lors, son unique liberté avait été celle de faire connaître à son fils le monde à travers les livres. 

Elle lui avait fait découvrir le monde de la littérature, elle lui avait enseigné à rêver, à ne jamais craindre le jugement des autres et, contrairement à elle, à ne jamais se faire annuler par le poids des traditions, encore très importantes dans la société locale.  

Et lui, lorsqu’ il était triste, il pensait à quand sa mère revenait de Sfax, avec beaucoup de livres cachés dans des paquets pour échapper au regard du chef de famille, un homme sévère, fier de ses convictions et de ses croyances . 

Les nouveaux livres  étaient de nouveaux voyages à affronter, accompagnés de la voix chaude et rassurante de la mère, une voix de fée ; alors, depuis qu’il était  enfant, il courait dans sa chambre et heureux, sans  rien dire , il attendait  le début de la lecture qui l’emmènerait loin du sol sableux du patelin au seuil du désert où il vivait.

D’ habitude, le souvenir de ces moments d’absolu enthousiasme le réjouissaient mais, cette fois, ils ne suffisaient plus.

Il était seul, complètement seul dans le désert et même s’il tentait de ne penser à rien, la mélancolie et la peur de la solitude le terrorisaient.

Quelques jours auparavant, pendant le déjeuner, le grand-père lui avait orgueilleusement lu la convocation immédiate de la marine pour deux ans de service militaire obligatoire, en revivant l’orgueil éprouvé pour l’engagement du fils pour la patrie. 

Tout de suite un cafard l’avait abattu, il avait levé les yeux espérant ne pas rencontrer ceux de la mère. Il détestait la voir souffrir et il savait que la nouvelle détruirait sa sérénité construite à grand-peine.

Il avait fixé quelques minutes la photo du grand Burghiba affichée au mur du salon. 

Depuis ça, chaque souvenir était plutôt vague et flou; il rappelait les larmes de la mère qui lui avait seulement dit ”Inshallah. . . nous nous reverrons bientôt” et les imprécations du grand-père qui ne comprenait pas la raison de ce chagrin, de cette douleur. 

C’était le jour de la yelda, la première nuit d’hiver pendant laquelle selon la tradition islamiste  aucune étoile ne brille au firmament et lui, il partit. 

Comme d’habitude, les deux premiers jours il les a passés dans le désert dans une sorte de rite d’initiation. 

Maintenant il était là, seul.

Il était entouré de tous les jeunes de son village qui étaient pleins d’ enthousiasme et de sentiments patriotiques mais, incapable de vivre avec les autres depuis toujours, il était seul et désespéré.

Il s’était assis sur le sable et il observait le ciel, que maintenant il sentait  comme son seul ami fidèle.

Il n’y avait qu’une petite étoile.

Il se couvrit le visage avec l’hijab qui lui avait donné sa mère ; pendant beaucoup d’années il avait caché l’épaisse chevelure de la femme et il avait encore le parfum de henné des cheveux de la mère.

Il regardait la petite étoile apparue dans le ciel effroyablement sombre, tellement parfait, homogène et extraordinaire qu’ il lui faisait peur.

Tout le monde maintenant dormait et enveloppé dans le silence le plus profond, il pensait au moyen d’affronter sa solitude mais il pensait surtout à sa mère, qu’il avait laissée seule et emprisonnée dans un monde qui n’était pas le sien, en compagnie seulement de ses livres. 

Il savait déjà que les livres lui manqueraient vraiment beaucoup… souvent entre les pages poussiéreuses et jaunies, il avait trouvé une réponse et puis il avait appris à aimer chaque être, à le considérer important parce qu’unique, à croire aux rêves, à apprécier n’importe quoi, même l’ alternance des jours et des nuits. 

Dès le début de sa vie, il les avait secrètement aimés. 

Maintenant, son petit monde avait fermé les portes et son existence devait se préparer à déménager dans une autre dimension. 

Cependant l’enchantement de la voix de fée ne terminerait jamais parce qu’ elle se fera entendre toute sa vie. 

Il regarda pour la dernière fois la petite étoile qui était en train de disparaître pour laisser place à l’aube, il réussit, encore une fois, à aimer ce moment et à le considérer simplement extraordinaire. 

Une fois,il avait lu que selon Charles De Gaulle le silence est le refuge des faibles. 

Se croyant un faible silencieux par nature, quelquefois il pensait que le silence le tuerait dans sa solitude.

Il libéra un baiser dans l’air frais. C’était pour elle, pour la voix de fée qui ne le laisserait jamais seul, il en était sûr.

 

 

 

 

 

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